Depuis le 1er janvier 2025, tout fournisseur de carburant opérant dans un aéroport de l'Union européenne doit intégrer au moins 2 % de carburant d'aviation durable (SAF) dans ses volumes livrés, selon le règlement (UE) 2023/2405 dit ReFuelEU Aviation, adopté le 18 octobre 2023. Ce seuil grimpera à 6 % en 2030, 20 % en 2035 et 70 % en 2050. Mais une question bien plus discrète occupe désormais les directions financières et RSE des entreprises luxembourgeoises : comment transformer l'achat d'un certificat SAF en une ligne défendable de leur bilan carbone Scope 3, sans s'exposer à une accusation de greenwashing ?
La réponse tient dans un mécanisme appelé book-and-claim : une entreprise finance la production de SAF sans que ce carburant alimente physiquement l'avion qu'utilisent ses collaborateurs. Le carburant est injecté dans le réseau là où il est produit ou disponible, par exemple chez un transporteur comme Cargolux ou Luxair, et l'acheteur revendique la réduction d'émissions correspondante via un certificat. C'est précisément ce que le Science Based Targets initiative (SBTi) a validé le 11 juin 2026 dans la version 2.0 de son Corporate Net-Zero Standard, applicable à partir du 1er février 2027.
Ce que le standard SBTi V2.0 impose avant de comptabiliser un certificat
Le SBTi ne donne pas un blanc-seing. Pour qu'un certificat SAF book-and-claim compte dans la réduction des émissions liées aux déplacements professionnels, le standard pose quatre conditions cumulatives : absence de double comptage entre l'entreprise acheteuse et toute autre partie de la chaîne, une validité limitée à douze mois à compter de l'émission du certificat, des volumes plafonnés correspondant à l'activité réelle de déplacement déclarée, et une inscription dans un registre sécurisé et traçable. Une entreprise qui revendique une réduction sans pouvoir produire ce registre, ou qui conserve un certificat au-delà de sa période de validité, s'expose à voir sa déclaration invalidée par un auditeur CSRD.
C'est là que le risque de greenwashing devient concret. Le seuil réglementaire de 2 % de SAF imposé par ReFuelEU Aviation depuis 2025 est déjà intégré dans les facteurs d'émission moyens du secteur aérien : il ne constitue pas, en soi, une réduction supplémentaire que l'entreprise peut s'attribuer. Seul l'achat volontaire de certificats additionnels, au-delà de l'obligation réglementaire du fournisseur, ouvre droit à une revendication de réduction Scope 3 selon les règles du SBTi. Confondre les deux expose à une déclaration de réduction qui ne correspond à aucun effort réel, un biais que les cabinets d'audit CSRD sont désormais formés à détecter.
Un certificat SAF qui n'apparaît pas dans un registre vérifiable ne vaut rien dans un bilan Scope 3.
Banques, holdings, cabinets et logistique : où se loge le Scope 3 aviation
Pour les entreprises luxembourgeoises soumises à la CSRD, l'enjeu se concentre sur l'ESRS E1, la norme européenne de reporting climatique, et plus précisément sur la catégorie des déplacements professionnels au sein du Scope 3. Les banques, holdings et cabinets de conseil installés au Luxembourg, dont les collaborateurs voyagent fréquemment via Luxair ou des correspondances internationales, doivent désormais tracer l'origine de chaque certificat SAF utilisé pour justifier une réduction : date d'émission, volume, fournisseur, et preuve d'annulation dans le registre pour éviter qu'il soit revendiqu par une autre entité.
Le secteur logistique est logé différemment. Cargolux, qui a réalisé le 13 juin 2023 le premier plein de SAF à l'aéroport de Luxembourg-Findel en partenariat avec lux-Airport, World Fuel Services et Neste pour un vol vers Zhengzhou, dispose d'un accès direct au carburant physique. Les entreprises qui recourent à son fret ne peuvent toutefois comptabiliser une réduction Scope 3 que si Cargolux leur transfère un certificat distinct et documenté, et non une simple mention de « vol partiellement durable » dans sa communication commerciale.
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Un cadre encore jeune, à appliquer avec rigueur dès maintenant
Le standard SBTi V2.0 n'entrera en vigueur que le 1er février 2027, mais les entreprises qui publient déjà un rapport de durabilité sous CSRD ont intérêt à mettre en place leur registre de suivi dès cet exercice, plutôt que d'attendre l'échéance. L'adhésion du Luxembourg, aux côtés de l'Allemagne et de l'Autriche, au mécanisme de soutien à la production d'eSAF annoncé le 22 septembre 2026, laisse présager une offre de certificats plus abondante dans les prochaines années. Encore faudra-t-il, pour chaque entreprise qui les achète, pouvoir prouver qu'elle ne compte pas deux fois la même molécule de carburant durable.